Nouvelle : "Le cerf rouge".

 

 

Il parvint en titubant à la route, le visage ensanglanté mais sans gros dommages apparents. C’était une chance, vu la belle cascade que sa voiture avait faite dans le ravin pour aller se faire cueillir par le tronc d’un arbre.

Foutu cerf ! Et fichue route, aussi ! Nom de Dieu, tu m’étonnes que je me sois vautré ! Regardez-moi tous ces nids de poule ! Bon, chaque chose en son temps, d’abord trouver un dépanneur. Après, seulement, j’attaquerai l’Equipement en justice.

 Il consulta l’écran de son téléphone. Celui qui avait tout déclenché.  S’il n’avait pas pris l’appel de son chef, il n’en serait peut-être pas là.  Mais on ne fait pas attendre les chefs. Ni les clients d’ailleurs. Tant pis, d’ailleurs, pour celui qu’il devait aller voir à Poligny. Il ne manquait plus que ça ! Son chiffre ce mois-ci n’était pas bon.

Pas de réseau. Forcément ! Dans ce pays de montagnes et de forêts… Même pas fichus de tracer des routes droites et d’éclaircir un peu les bas-côtés !  Sinon peut-être l’aurait-il vu venir, ce fichu cerf !

Quant à tous ces sapins, ils vous fichaient le bourdon. Bon, d’accord, celui contre lequel la voiture avait arrêté sa course aurait bien mérité une médaille : « au sapin méritant, les conducteurs reconnaissants » 

Le cerf !

 Devant lui, à une dizaine de mètres à peine, dans la lumière d’un rayon de lune,  il se tenait debout. Même pas effrayé, presque calme. Et il le regardait. Le narguait, même.

Il n’avait pas rêvé. Le pelage roux, presque rouge, le port fier. C’était tout ce qu’il avait pu voir en une fraction de seconde avant de quitter la route et s’emplâtrer.

Mais pourquoi est ce qu’il était resté là ?

C’est alors que,  descendant la route par où il était venu, une voiture arriva. Sam s’attendit à ce que,  comme lui tout à l’heure le conducteur freine brutalement et perde le contrôle de sa voiture, mais… rien ! Les phares jaunes se dirigèrent vers lui, comme si de rien n’était, car le cerf avait détalé. Il s’était évanoui, en réalité.

Sam secoua la tête. Ses sens l’auraient-il abusé ? Le choc, peut-être…

 Plus tard, les mystères ! Il se mit à faire de grands signes des bras, mais inutilement,  car l’autre l’avait déjà vu.

 La voiture s’arrêta à sa hauteur. Sam avait noté les phares jaunes et ronds, mais dut se retenir de pouffer en voyant l’antiquité roulante de ce bon Samaritain. La portière s’ouvrit et un gars en sortit. Dans l’obscurité, Sam ne put distinguer ses traits, mais il portait un béret et semblait bien pansu. L’autre lui parla très vite ; la cigarette dans son bec tressautait à chaque mot.

« Ben, qu’est ce qui vous est arrivé, à vous ? »

Sam ne put s’empêcher de sourire,  malgré le sang qui perlait de son front et le froid qui commençait à le transir. Il n’avait jamais entendu un aussi bel accent du cru depuis qu’il était venu par faire sa tournée de clientèle.

« Un accident bête. 

Oh ! Ils le sont tous ! Allez, venez, je vous emmène avec moi !

C’est gentil, je voudrais juste téléphoner au dépanneur et…

L’dépanneur ? Mais c’est une grue qu’il vous faudra, il y a une saprée descente, par là ! Allez ça, venez avec moi, on avisera au village ».

                                  Sam hésita, puis actionna le loquet d’ouverture de la 403 grise et s’installa sur le siège où il s’enfonça étrangement.

« Qu’est-ce que vous cherchez ? » fit le type en le voyant se contorsionner.

la ceinture, peut-être ? »

L’autre le regarda avec un drôle d’air, puis lui tendit la main : « Raymond. Raymond Vintoz, d’Argousans »

Sam fit une petite mine.

Pas de ceinture ? Ils en faisaient pas, à l’époque ?

 « Enchanté. Samuel Tanguy.

Tanguy, c’est pas br’ton, ça ? Z’êtes loin de chez vous ! Bon, on y va ? »

Sam ne répondit rien. Devant lui, les cônes lumineux jaunâtres déchirèrent la nuit et éclairèrent la mauvaise route qui filait. Cette portion-là était encore en plus sale état que celle où il avait dérapé, et il se demanda depuis combien de temps la DDE n’était pas passée par là.

« Une cigarette ? » proposa Raymond.

« Non merci, je ne fume pas. Dites, c’est la même voiture que Columbo, que vous avez là.»

L’autre lui servit le même regard, à la fois perdu et compatissant.

 Il doit se dire que j’ai une case en moins !

Taiseux, il se recroquevilla, alors que l’automobile accélérait dans la descente devenue plus ou moins rectiligne.

 Quand il arrivèrent au niveau de la vallée et qu’il vit au loin les lueurs blafardes de l’éclairage public, il sortit son combiné de la poche. Toujours pas de réseau.

« Eh ! ça, c’est un nouveau modèle de lampe de poche ? » demanda Raymond en désignant l’objet d’un hochement de sa cigarette, qui empestait le tabac fort.

« Non… un téléphone… » fit Sam, hésitant.

L’autre sembla s’en contenter, et haussa les épaules avec un marmonnement dont Sam renonça à comprendre le sens.

 Le pinceau de lumière balaya le panneau d’entrée d’agglomération. C’était un de ces antiques modèles en béton et lave de Volvic.

Mais… Non de Dieu, où est-ce que je suis arrivé, là ?

 Les phares éclairaient la route plus que les pâles ampoules des rares lampadaires. Les maisons formaient une rangée continue, uniformément grise, à cause de l’obscurité. Mais il douta que ce fut fort différent de jour, et il n’y avait personne dans la rue.

« Oh, vous savez, il n’y a point trop de vie maint’nant par ici. Avec le barrage qu’ils construisent,  » fit Raymond, « les jeunes partent. »

 Sam hocha la tête, sans vraiment comprendre. Ils arrivèrent sur la place du village, aussi silencieuse et calme que le reste. Alors qu’ils passaient devant l’église, il fut surpris par le clocher, qui semblait couvert  de roche polie  plutôt que de tuiles, et couronné par un coq qui reflétait  la lueur lunaire.

« C’est du tuf. Vous n’en trouverez qu’un autre comme ça, dans la vallée de la Loue, près de B’sançon. C’est d’la roche qu’on trouve près des sources. »

Derechef, Sam hocha la tête, en grimaçant. La voiture aux mauvais amortisseurs cahotait sur la route crevée de nids-de-poule.

« Euh... c’est encore loin ? » demanda-t-il timidement, au bout d’un moment, en notant au passage que les habitants étaient soit des réfractaires à la prime à la casse,  soit des amateurs de voitures de collection. Des rares voitures qu’il avait vues, il avait aperçu une Dauphine, une Simca et une Ami 6 qui brillait, comme le coq, sous la Lune.

Il avait même cru apercevoir une Juvaquatre. La même que son grand père gardait jalousement dans son garage.

« Oh, non, non… » fit Raymond en levant en sourcil. « Vous verrez, on arrive, là ».

Raymond dirigea la 403 vers un chemin qui desservait une grande masse claire dans la nuit.

« Voilà. C’est là que nous habitons, la Marie, les p‘tiots et moi. C’est la Doye. C’est le nom de c’t endroit. »

Sam hocha la tête, sans trop savoir quoi dire. Raymond sortit de la voiture ; les amortisseurs gémirent d’aise alors que le véhicule se remettait d’aplomb. Sacré bonhomme !, pensa-t-il, en cherchant à tâtons le loquet d’ouverture.

Ah, ça y est !

Bientôt, les gravillons crissèrent sous ses semelles, alors qu’il suivait Vintoz. Un coup d’œil nerveux vers l’écran de son téléphone l’informa que rien n’avait changé.

Il n’y a donc aucune antenne relais dans ce fichu bled ?

 La porte s’était ouverte à leur arrivée. Une femme entre deux âges remplissait l’embrasure vêtue... en paysanne ? En tout cas pas à la dernière mode. Ça s’accordait assez bien avec l’ambiance générale...

Merde, on était où, là ? Jamais il n’avait entendu parler de ce bled… Ils ne devaient pas être loin du lac de… Il se rappelait plus le nom. La géo, ce n’était pas son fort. 

« Tout autour, ce sont mes vignes, déclama fièrement Raymond. Vous verrez, au moins, vous aurez un bon vin ici. 

Ah, nota Sam. C’est de l’Arbois ? »

Raymond le regarda de son drôle d’air. « Oh que non, ça, s’est un peu plus au sud. Ici, ce sont les dernières vignes qui restent. On arrache tout, vous savez. De toute manière, avec ce fichu barrage… »

 Raymond marchait étonnamment vite. Vu son embonpoint, Sam pensait qu’il n’aurait pas de mal à suivre le bibendum. Non, c’était un ogre muni de bottes de sept lieues, qui se retrouva à la porte en quelques enjambées. Sam le suivit péniblement, en passant à son tour par l’embrasure de la porte. Une agréable chaleur l’accueillit, alors que la femme s’effaçait derrière le chambranle.

«La Marie ! Voilà un jeunot qu’a eu un problème d’voiture. T’a d’la soupe pour lui ? Il a eu d’la chance que je passe encore par là, hein ? Allez, assieds-toi ; t’sé par ici, il y a toujours une place pour l’inattendu. »

Pourtant, Sam se sentit étranger dans cette maisonnée si particulière. S’il y régnait une bonne chaleur, il lui semblait que les quelques ampoules avaient du mal à vaincre les ombres. Elles emplissaient tous les coins de la vaste salle où trônait une grande table. À sa droite, une cuisinière ronflait, qu’une gamine vêtue d’une robe à fleurs de mémé, nourrissait. Avec du charbon ? !

 Décidément, il avait vraiment touché le gros lot.

« Mais, c’est quoi, le problème du barrage ? Il n’est pas déjà construit ? Vous en parlez comme si on voulait en faire un autre… » demanda, en s’asseyant, Sam.  Il vit dans une conversation à lancer le moyen d’échapper à la gêne qui le saisissait. Pour ne rien arranger la jeune fille… Bon dieu, non, une femme ! lui coula un regard scrutateur.

C’était un regard presque mortel, comme celui d’une méduse, surligné par deux sourcils noirs et droits.  Ils se marquaient sur la douceur d’une peau que le soleil ne semblait qu’avoir caressée sans la tanner.

 

Il y eut un lourd silence. Le regard de la jeune femme devint pesant et sombre. Raymond coupa le pain, silencieusement. Il déposa l’épaisse tranche sur la table, pendant que sa femme vidait sa louche dans l’ assiette de Sam,  sans lui décocher un regard.

« Tu viens d’où, p’tit ? »

Sam hésita. Même le gamin là-bas, s’était arrêté de jouer. Il regardait le visiteur. Quelque chose, assurément, était brisé.

« De Paris. »

« De Paris », répéta Raymond après avoir prisune longue inspiration. « de Paris », alors que sa femme, à pas menus, allait reposer la soupière près de la cuisinière, et que la jeune femme s’essuyait les mains sur un torchon fleuri. « Et t’entends rien, à Paris, sur c’qui s’ passe ici, sacrebleu ? Mais y veulent nous noyer ! On n’vaut pas plus qu’des picaillons ! »

 Sam s’était jeté contre le dossier de sa chaise. Le visage bonasse de Raymond avait viré au rouge cochenille. Sa couperose jusque-là invisible, s’était emparée de son nez et de ses joues. Il avait projeté sa mâchoire en avant, et il brandissait son morceau de pain comme un policier une matraque.

« Vous... Vous noyer ? Mais… » bredouilla Sam, déboussolé.

« Raymond… » sa femme s’avança en posant une main douce sur son épaule.Le géant serra dans sa main d’un geste apaisé.

« T’as raison, la Marie. Il… J’veux pas en parler. Mangeons. C’est tout c’qui nous reste à faire. » décréta Raymond. Puis, à l’adresse de Sam, il ajouta  : « Mange, petit. Ce soir, la Poste est fermée : on ira ,  pour téléphoner. 

 - Mais… »

Sam se tut à temps et s’empara de sa cuillère.

 La soupe avait un goût prononcé. Rien à voir avec celle qu’il achetait lyophilisée quand il n’avait pas envie de café le soir. Le garçonnet vint vers lui :

« Bonjour. Je m’appelle Claude. » zozota le gamin.

Sam sourit au visage rayonnant. « Papa dit qu’on va devoir partir, tu sais. On va construire un grand mur pour garder l’eau. Et l’eau va monter… monter ! » mima le gamin, l’air à la fois enthousiaste et effrayé. Du coin de l’œil, Sam regarda Raymond. Celui-ci feignait d’ignorer  le petit et mangeait sa soupe à grandes cuillérées.

« Attendez… C’est quand même pas possible ! Il y a combien d’habitants, ici ? » s’indigna Sam.

‘C’est ce qui compte dans ce pays, petit. De l’électricité. On n’a que ce mot-là à la bouche, maint’nant. Ça, et l’atomique ! », énonça gravement Raymond en se saisissant de la bouteille de vin.  « T’en fais pas, va. Bois. Ce sont les dernières bouteilles qu’on aura pu faire. C’est du bon, et bientôt il n’y aura plus que les poissons pour en profiter. Autant leur en laisser le moins possible. »  Joignant le geste à la parole, il emplit le verre de Sam.

Sam le porta à ses lèvres. Ce vin était un nectar. Il l’enivra vite, peuplant son sommeil de milles songes. Un visage lui souriait indéfiniment. Il savait qui c’était sans pouvoir distinguer ses traits. C’était toujours comme ça dans ses rêves.

Rêve ?

Il s’éveilla. La blancheur lui fit mal aux yeux. Il secoua sa tête,  qui frotta contre l’oreiller immaculé.

Puis il se redressa d’un coup, totalement dégrisé. Non, il n’était pas dégrisé, juste un peu sonné. Merde !

 Il se leva, posa les pieds sur le linoléum, les retira : un peu trop frais. Enfin, il se mit debout et se dirigea à pas comptés vers la porte-fenêtre, d’où provenait une lumière douce. Il en écarta le rideau de crêpe.

 Devant lui s’étendait un paysage à  couper le souffle. Une vallée entièrement emplie par un lac aux magnifiques eaux bleues. Un écrin pour la pointe du clocher qui en émergeait.

Un clocher de tuf, avec le même coq que celui qui avait brillé, au passage de la voiture, dans la lueur de la Lune.  Celui d’Argousans.

Ebranlé, Sam  se retourna pour examiner son environnement, et aperçut le chevet de son lit. C’était un lit médical, et cela ne l’étonna guère, vu qu’il était attifé d’un pyjama d’hosto, mais ce qui le surprit plus, ce fut ce tableau.

 Un cerf rouge.

Un moment, il se demanda s’il n’avait pas tout rêvé. Et il se le demanda encore lorsque… le cerf lui adressa un clin d’œil.

« Eh bien, on est enfin remis sur pied ! » fit une voix grave qui arriva en même temps qu’un courant d’air.

 Sam fit face, vacilla et se rattrapa au montant du lit. Une infirmière aux cheveux flamboyants se pencha vers lui, mais il l’arrêta d’un geste de la main.

« J’ai parlé un peu trop vite, je pense. Vous m’avez l’air bien pâle. » fit l’homme grisonnant qui avait tout l’air d’un médecin, avec sa blouse blanche, son stéthoscope semblable au  collier de la Toison d’Or, ainsi que son air contrit et vaguement familier

. – Non, non, ça ira, fit-il lentement. Mais vous êtes qui ? Où c’est qu’on est, là ? 

Eh bien…soupira le médecin, vous êtes à la clinique Sainte Marie à Argousans. Vous avez été admis là après votre sortie de route. Vous avez eu une sacrée chance, vous savez ! Un sapin a retenu votre voiture. Quant à moi, je suis le docteur Claude Vintoz. »

Et Sam se souvint... Il avait parlé à cet homme, alors qu’il n’était qu’un garçonnet, dans une maison de ce village que le lac avait englouti.

Et soudain, il comprit. Tout ? Non… Mais beaucoup de choses assurément.  Il comprit ainsi que courir après le temps était inutile. Il y avait des choses inéluctables.

Étrangement  vidé, rasséréné, il se rallongea sur son lit, un fin sourire aux lèvres. Son patron attendrait bien pour avoir de ses nouvelles ; ses clients encore plus. La vue était belle, ici. Il se sentait bien. Enfin.

Au mur, sur le tableau, le cerf rouge souriait lui aussi, heureux de la farce qu’il avait jouée. Il savait que la leçon avait porté.