Légendes urbaines et fast-food

Publié le par Ronuick

Les légendes urbaines sont souvent vieilles comme le monde. Certaines sont archi-connues, presqu'amusantes à force d'être racontées. On se souviendra ainsi des alligators dans les égouts de New-York, ou les mygales dans les Yuccas. Plus sinistrement, on parle de cannibalisme involontaire, de bébé rôti dans le frigo, de contamination volontaire par le SIDA.

En fait, chaque légende est le fruit d'une époque et de ses craintes. Le coup du garçon qui arrose par mégarde son chat et veut le faire sécher au micro-ondes est un classique, qui renvoie à une peur des nouvelles technologies (le micro-ondes) et à la sexualité de l'enfant. Ainsi, il joue avec un tuyau (son pénis), arrose (éjacule) un chat (le sexe féminin). Pour cacher son péché (véniel...) il commet une imprudence encore plus grave, puisque son chat cuit ou explose selon les versions. On peut trouver la référence sexuelle un peu capillotractée, mais tout, selon certains, se réfère au sexe, alors, pourquoi pas ? 

Mais la plus sympa est un vrai marronnier : elle revient tous les ans à l'époque du bac de philo, en juin. On raconte ainsi qu'une année, le sujet proposé fut celui-ci : "Qu'est ce que l'audace" (ou le culot, la paresse, selon les versions). A cela, un étudiant (je doute qu'il n'y en ait eu qu'un qui aurait pu avoir cette idée) aurait répondu : "L'audace c'est ça" et aurait rendu ainsi sa copie, à peine recouverte de quelques lettres.

Marrant, non ?

Comme tout phénomène nouveau, la restauration rapide a eu ses légendes. On se souvient des steaks préparés avec autre chose que du boeuf...On parla de viande de kangourou (très appréciée par certains) ou, moins ragoûtant, des vers. Si ceux ci sont très riches en protéines, parait-il, j'en voudrais pas moi-même dans ma viande !

Évidemment, il n'y avait aucun fondement à cette rumeur. Juste des on-dit, colportés, grossis... Peut-être que cela est parti d'un corps étranger, comme une esquille d'os.

Moins dramatique, plus comique : les sodas seraient faits de poudre mélangée à de l'eau. Ou encore : ça arrive de tuyaux depuis les usines.

Imaginez le truc : à côté des réseaux d'eau potable, des égouts, des câbles électriques et téléphoniques, des fibres optiques, des réseaux de chauffage urbain, du gaz, ou des anciens réseaux pneumatiques, il faudrait mettre des canalisations de soda ! Imaginez de faire passer des coladucs dans le gruyère qu'est déjà le sous sol de Paris !
Ah, vous savez pourquoi désormais il faut tant descendre pour aller choper son RER à Chatelet les Halles ! C'est à cause des Coladucs !

Sans compter qu'il faudrait aussi mettre des canalisations pour le soda orange, la limonade, le Cola Light, le thé glacé... Et quand on ajoute une boisson à la gamme, il faut bien sûr de nouveau ouvrir la chaussée... Donc, quand il y a un chantier de voirie, c'est que le fast-food voisin élargit sa gamme de boissons.
Et, bientôt, après les professionnels, les particuliers pourront se raccorder au réseau. Après le "Gaz à tous les étages", il y aura le "Cola à tous les étages" et ça deviendra un critère de choix immobilier comme le câble ou une terrasse bien orientée.

Et c'est pas tout ! On ne va pas sillonner toute la France d'un réseau de Sodaducs ! Il faut imaginer de grands dépôts en périphérie des villes, des immenses cuves !
D'ailleurs, on les voit bien, et il y a même une flamme pour brûler le gaz qui s'échappe !
Ah, non, ce sont des raffineries de pétrole et leurs torchères... Raté !

Bon, ça c'était marrant. Cette dernière est franchement inquiétante et dénote une certaine incompréhension et une grande méfiance entre les communautés de notre pays.
Un jour, un monsieur au teint basané, que j'aurais qualifié de maghrébin, m'a dit très sérieusement qu'il avait entendu dire que nous envoyions notre huile de cuisson aux USA où on la contaminait au porc avant de nous la renvoyer.

 

Sous entendu : pour faire manger du porc aux musulmans et aux juifs pour qui, comme chacun sait, cetet viande est interdite.


J'ai pas eu envie de rire. C'était surprenant. A plus d'un titre.

Je vais encore faire appel à votre imagination. Mettez en place, dans votre esprit, la logistique nécessaire pour récolter de l'huile de friture usagée (le contenu d'une cuve est changé tous les deux jours), puis l'expédier aux USA, puis la "contaminer" (en y cuisant du porc, par exemple) , puis la rapatrier.

Il y a là la marque de la méfiance entre musulmans et "chrétiens" (ou pays à majorité chrétienne), une opération faite en sous-main pour briser le tabou des musulmans sur la nourriture. Donc pour les contaminer et leur causer du tort. Fouler au pied leurs croyances.

Qu'on puisse y croire (même si on enlève le côté "expédié aux USA", très exagérateur) est inquiétant : on croit ainsi que des personnes sont assez mal intentionnées pour imaginer une formidable chaîne logistique dans le seul but de contaminer un autre groupe de personnes.

On a déjà eu droit à la soupe populaire au porc dans le but non avoué d'en exclure les musulmans et les juifs (et plus recemment l'apéro saucisson pinard) , mais là, c'est le bouquet !

 

Vous me direz, à une autre époque, le IIIème Reich avait mobilisé une part importante de ses forces militaires et de ses moyens de transport pour exterminer une population...au détriment de sa victoire militaire, donc en dépit de toute logique "rationelle" (je suis cynique en disant cela, je sais, l'argument "rationnel" étant le dernier à opposer à un génocide, mais vu qu'Hitler et ses acolytes n'avaient que faire de largument moral... ) Donc que les USA puissent mobiliser une aramada logistique pour ce trafic est finalement plausible.... 

Je rassure tout le monde : tout ceci est entièrement faux. L'huile est collectée par des prestataires agrées, comme l'oblige la Loi. Et dans au moins une chaine de restauration, elle est recyclée en diesel.

Et le poisson est frit dans une cuve à part. Le poulet dans une autre. Et les produits contenant du porc (à certaines occasions promotionelles) dans une autre.

Rassurés ?


A lire :


Légendes
urbaines : rumeurs d'aujourd'hui / Véronique Campion-Vincent, Jean-Bruno Renard
Payot et rivages, 2002

Publié dans Société

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