Creuse, mon grand, t'es pas encore au fond !

Publié le par Ronuick

Il y a de (nombreuses) années, j’assistai à une conférence donnée par Jean-Michel Cousteau, le fils de feu le commandant, et qui l’avait accompagné durant nombre de ses expéditions. Il en avait hérité un certain goût pour l’aventure et la cause environnementale. Je ne me lancerais pas ici dans les controverses sur l’engagement du commandant. Bref.

 M. Cousteau (fils) nous avait conté l’anecdote suivante : l’avion dans lequel il se trouvait au départ de l’Amérique du Nord se trouvait soudainement en difficulté. Il lui fallut utiliser les « vide-vite » pour vidanger les réservoirs de kérosène et se dérouter sur un aéroport de secours. Gander, je crois, à Terre-Neuve, qui, après une brève période durant laquelle cet aéroport accueillait tous les vols transatlantique (du temps des avions à hélice), sert surtout de base de secours.

 M. Cousteau nous raconta sa vision de tout ce kérosène flanqué à la flotte. C’est bien sûr du pipi de chat comparé à ce qui se passe dans le golfe du Mexique, mais moi, ça m’avait impressionné, du haut de ma dizaine d’années.

Je me suis dit : tout ce kérosène, ça fait combien ? Forcément, à cet âge, on essaie de se représenter la chose en comparant à ce qu’on connaît. Et ce qu’on connaît, c’est le réservoir d’essence lorsqu’on voit papa qui râle à chaque fois qu’il faut le remplir (et alors le diesel était à 2.99 à Euromarché, un prix qui marque !).

 Mais, même là, la comparaison est impossible. Un plein de 747 (à peu près les seuls avions a opérer à l’époque au dessus de l’Atlantique, mis à part les DC10 et les L-1011), ça fait combien de plein de bagnoles ? Et on avait flanqué tout cela à la flotte ! Alors qu’on parlait déjà à l’époque de fin prochaine du pétrole.

 Ca fait 20 ans. Et des avions, il y en a de plus en plus. Et des voitures aussi. Et de tout en fait. Et on extrait toujours plus de pétrole. On creuse de plus en plus profond, dans des conditions de plus en plus difficiles pour les hommes et pour le matériel. Jusqu’à la rupture… et pour satisfaire toujours plus notre soif de pétrole.

 

 Parce que nous en avons besoin pour tout. Pour nous déplacer, pour emballer nos achats, pour cultiver nos terres… Regardez vois tous ces gens qui viennent au drive… Ils laissent forcément le moteur allumé (mais il ne l’éteignent quand même pas au feu alors que c’est rentable pour les nouvelles voitures), alors qu’ils pourraient venir à pied. On a perdu l’habitude du kilomètre à pied. Le nombre de minutes le cul vissé dans son siège est devenu la nouvelle mesure de distance.

« Tu habites à quelle distance de ton boulot ? » « 15 minutes ».

Moi, pareil. En vélo. Oui, je sais, j’ai de la chance, j’habite Strasbourg, c’est plat, et puis je suis jeune. Mais comptez voir le nombre de jeunes qui habitent à 15 minutes de leur travail en vélo et qui viennent en voiture. J’ai essayé un jour de venir en voiture, parce que je devais passer au bureau et aller ensuite sur le terrain en Lorraine (oui, là, la voiture est indispensable) ; j’ai mis 12 minutes. 3 minutes de mois qu’en vélo… et puis j’en ai respiré des gaz d’échappement ! Eh oui, on respire plus de saletés dans sa voiture qu’à vélo… Etonnant non ?

 Revenons à M. Cousteau. Depuis sa mésaventure, on n’a pas manqué de pétrole. On ne sait même pas combien on en a encore en réserve, mais on en extrait. La fuite de la plate-forme recrache 5000 barils par jour. C’est énorme, et en même temps c’est dérisoire devant la production mondiale. Pour alimenter tous ces moteurs, tout ce qui permet à notre société de consommation de vivre ou, plutôt, de survivre en attendant le grand jour qui nous permettra de passer d’une énergie de stock à une énergie de flux. Mais en attendant, on ne fait rien pour l’économiser cette énergie. Le Drive marche plus que jamais, tout le monde demande sa paille avec sa boisson (comment on fait pour boire sans paille ? Ben, on enlève le couvercle !), on consomme a tout va…

C’est pour la bonne cause qu’on nous dit. C’est la consommation qui fait tourner l’usine du monde. Oui, mais on ne recycle pas, donc, au bout d’un moment…

« Oh, mais il nous les casse celui-là ! Y’en a marre d’être sans cesse culpabilisé ! »

 Discours de plus en plus entendu, proféré par ceux qui ne veulent rien voir, rien entendre, qui ne pensent qu’à leur nombril, à leur dernier gadget hi-tech, leur dernière bagnole qui les fait se sentir si virils. Oui, ils « vivent » contrairement à tous ces « corbeaux écolo oiseaux de malheur » qui ne savent pas « vivre », eux.

 Oh, si, rassurez-vous, je vis. Tiens, rien qu’une chose : quand je vais en vélo au boulot, j’ai le temps. J’ai le temps d’admirer ma ville. Et, vous savez quoi, en voiture je n’ai jamais pu observer le rire d’un enfant qui joue avec son doudou dans sa poussette.

Et pour ceux qui sont un peu sensibilisés mais qui sont de suite découragés par l’ampleur de la tâche, je peux les comprendre. Ce sont ceux qui, au supermarché, prennent un produit bio dans la main et voient à côté le type qui n’a pris dans son panier que :

des aliments raffinés à fond avec plein d’huile de palme dedans (merci pour les orangs-outans)

des produits en unidose emballés 5 fois

de la mousse gel à barbe ultra perfectionnée alors que le bol de savon étalé au blaireau c’est quand même moins cher et ça fait rire les enfants

des fraises en hiver

du déo en spray alors que la pierre d’alun c’est moins cher et plus efficace (en plus c’est garanti sans paraben)

vous compléterez la liste.

Et vous vous dites : ça sert à quoi d’être un peu au courant si le type d’a côté s’en fout comme de sa première couche (celle qui était pleine de méconium) ? Je vous répondrai ce que Mère Theresa dit un jour :

 «Nous vivons au milieu d’une mer de pauvreté. Néanmoins on peut réduire cette mer. Notre travail n’est qu’une goutte dans un seau, mais cette goutte est nécessaire.»

Publié dans Environnement

Commenter cet article

cornel 21/05/2010 23:38


Joli ! Il y a encore des gens avec une cervelle et un coeur... merci Jeune. Je me coucherai moins lourd ce soir, grâce à toi.